Une étude récente bouleverse les modèles établis depuis plus d’un siècle sur le fonctionnement du cortex préfrontal du cerveau. Des chercheurs du Karolinska Institutet ont tracé une carte neuronale inédite qui redéfinit les principes d’organisation cérébrale, ouvrant de nouvelles perspectives pour la compréhension des troubles psychiatriques.
Une approche inédite pour cartographier l'activité neuronale
L’équipe dirigée par Marie Carlén a publié en janvier 2026 dans la revue Nature Neuroscience une étude basée sur l’activité de plus de 24 000 neurones du cortex préfrontal de souris. Contrairement aux méthodes traditionnelles qui s’appuient sur des critères anatomiques, cette recherche s’est concentrée sur l’analyse fine des signaux électriques produits par les neurones.
Historiquement, les neuroscientifiques découpaient le cerveau en régions selon la structure des tissus observée au microscope. Ces frontières anatomiques impliquaient que chaque zone remplissait une fonction spécifique. Cependant, l’étude menée par Pierre Le Merre et Katharina Heining, sous la supervision de Marie Carlén, révèle que le cerveau s’organise plutôt en fonction des flux d’information qu’il traite, indépendamment des distinctions anatomiques.
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L'activité neuronale, clé d'une nouvelle organisation
En utilisant des sondes Neuropixels haute densité, les chercheurs ont enregistré et analysé l’activité spontanée des neurones dans le cortex préfrontal, ainsi que dans des zones sensorielles et motrices. Pour caractériser cette activité, ils ont mesuré trois paramètres majeurs :
- Le taux de décharge, ou fréquence des impulsions électriques ;
- Le caractère en bouffées, reflétant l’irrégularité des signaux ;
- La mémoire de séquence, soit la capacité à prédire un intervalle d’impulsions à partir du précédent.
Ces données ont permis de créer une "empreinte" unique pour chaque cellule neuronale. En appliquant un algorithme de carte auto-organisatrice, l’équipe a identifié des groupes fonctionnels spécifiques. Le cortex préfrontal, par exemple, montre une activité spontanée lente et régulière, contrastant avec les décharges rapides et irrégulières des régions sensorielles ou motrices.
Une remise en question des modèles traditionnels
En superposant ces nouvelles cartes fonctionnelles aux frontières anatomiques classiques, les chercheurs ont constaté des divergences frappantes. Certaines régions anatomiquement distinctes abritent des neurones aux profils d’activité similaires, tandis que des zones apparemment homogènes présentent une grande diversité fonctionnelle. "Nos résultats remettent en question la manière traditionnelle de définir les régions cérébrales et ont des implications majeures pour la compréhension de l'organisation globale du cerveau", explique Marie Carlén, citée par PsyPost.
Cette organisation est également influencée par une hiérarchie dans le traitement de l’information. Les régions sensorielles, situées au bas de cette hiérarchie, affichent une activité rapide et irrégulière. En revanche, des zones comme le cortex préfrontal, positionnées plus haut, présentent une activité lente et stable.
Décision et action : une dynamique neuronale intégrée
Pour comprendre comment ces activités fonctionnelles influencent le comportement, les scientifiques ont étudié des souris accomplissant une tâche orientée. Les animaux devaient réagir à un stimulus visuel ou sonore en tournant une roue pour obtenir une récompense. Cette expérience a révélé deux types de neurones dans le cortex préfrontal :
- Les neurones "intégrateurs", caractérisés par une activité lente et régulière, qui accumulent des informations sur la durée ;
- Les neurones "de choix", plus rares mais hyper-rapides, qui déclenchent l’action.
Ces deux populations, bien que distinctes sur le plan fonctionnel, sont spatialement mélangées dans le cerveau, ce qui souligne l’importance des connexions intrinsèques plutôt que des divisions anatomiques.
Vers de nouvelles perspectives pour les troubles psychiatriques
Ces résultats, bien qu’obtenus chez la souris, pourraient transformer notre compréhension des nombreux troubles psychiatriques liés au cortex préfrontal humain. Cependant, les auteurs soulignent que des recherches supplémentaires seront nécessaires, notamment sur d’autres espèces et dans divers contextes cognitifs, pour confirmer ces modèles et en élargir l’applicabilité.
En reconfigurant notre conception des limites cérébrales, cette étude jette les bases d’une approche novatrice pour relier la structure et les fonctions du cerveau, tout en ouvrant la voie à des avancées potentielles dans le traitement des troubles neurologiques et psychiatriques.






